Nous allons analyser plus précisément le rôle du Spectre, “the Ghost” dans Hamlet. Il représente le père de Hamlet et revient sur Terre pour délivrer un message qui changera la vie de son fils à jamais.

Entreprendre l’étude de Hamlet, l’une des oeuvres phares de Shakespeare, peut s’apparenter à une “daunting” (écrasante, harassante) besogne. Depuis le XVIIe s, tout semble avoir déjà été dit, écrit, exploré sur cette pièce de théâtre; tant les thèmes abordés dans cette oeuvre magistrale sont intemporels: L’amour, la mort, la mort de L’amour et je dirais aussi l’amour de la mort, la filiation, le rôle de la religion dans la société, la finitude de l’Être, la folie, la mémoire, etc. tout y est, ou presque. Au fil des époques, les différentes couvertures de Hamlet témoignent des aspects percutants que le récit aborde.

Pour commencer, je propose de prendre connaissance du résumé de l’oeuvre en français grâce à cette vidéo :

Pour les plus téméraires, voici un lien vers le livre audio en français : https://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/william-shakespeare-hamlet.html

Shakespeare a toujours envisagé le début de ses pièces de théâtre en imaginant son public assis, cassant des noisettes, mangeant des oranges; pour résumer, les spectateurs ne prêtaient pas grande attention à ce qui se passait sur scène. Par conséquent, le dramaturge devait trouver des stratégies pour attirer leur attention et à cet égard, l’incipit de Hamlet est clairement l’un des plus captivants qui soit. “Who’s there? (…) What, is Horatio there? (…) A piece of him.” [I, 1]
De suite, nous sommes immergés dans l’obscurité et la mort. Les soldats ont froid, sont déprimés, apeurés et ils attendent que quelque chose se passe. Or, une chose effroyable se produit: un homme décédé surgit, le spectre du Roi Hamlet, qui a été récemment enterré.

Au début de la pièce, il s’agit d’une silhouette identifiable qui apparaît sur les champs de bataille: le Roi mort. Et il soulève un problème: que fait-il là ? Sa “présence” spectrale engendre également des questionnements pour les personnages dans la pièce, notamment pour son fils le Prince.

Nous apprenons que les soldats ont déjà vu le spectre sur les champs de bataille d’Elsinore. Ils expliquent cela à Horatio le savant, qui se montre sceptique, il présume que les soldats sont juste effrayés à l’idée de combattre. “Tush, tush, ’twill not appear” (I, 1). Plus tard, le fantôme apparaît et les surprend tous, il terrifie même le savant. Il passe ainsi du scepticisme à l’horreur, l’effroi.

Conception du spectre par l’artiste suisse Fuseli au XVIIIè s., oeuvre exposée au Metropolitan Museum de New York City, US

Hamlet est quant à lui en deuil “I shall never see his like again”, ce à quoi répond Horatio “my lord, I think I saw him yesterday“. Ce qui créé chez Hamlet un sentiment d’impatience, d’ardeur de voir son père. A la fin du premier acte, Hamlet se trouve sur les champs de bataille en compagnie des soldats et de son ami Horatio afin de voir réapparaître le spectre. Hamlet est terrifié, mais il prend une décision cruciale en voyant la silhouette inquiétante.

“I’ll call thee Hamlet, ing, father, royal Dane.
I’ll call thee.
I’ll decide to call thee.
I’ll treat you as if you are actually what you look like you are, Hamlet, my father, the King, the King of Denmark.
And I will follow you.”

Hamlet suit donc le spectre à l’endroit où celui-ci lui fait signe, vraisemblablement aux confins des champs de bataille. Hamlet apprend qu’il n’est pas en deuil d’un père qui a succombé à un accident terrible en dormant dans son verger, mais qu’il est le fils d’un homme qui a été assassiné. C’est la première révélation du fantôme, qui sera suivie de 4 autres:

-L’endroit d’où il vient, “this horrible place”

-Il ne peut pas révéler à son fils l’horreur de ce lieu “I could make your eyes jump out of your head

-Sa mère se mariera avec son frère “like turning from an angel to eating garbage

-Il explique à Hamlet que son oncle est un meurtrier, un malfaiteur “it harrows me, with fear and wonder

Même si la vision est inquiétante et défie toute rationnalité, Hamlet parvient à reprendre le contrôle de ses émotions et questionne le spectre de son père, lui demandant ce qu’il fait, la raison pour laquelle il apparaît en armure avec son casque. Le spectre ne répond pas; il marche d’un pas raide (“he stalks away“). A son tour, Horatio lui pose une série de questions:

“If thou hast any sound or use of office speak to me.

If you want something from us, speak to me.

If there be any good thing to be done, speak to me.”

Le spectre refuse de répondre. La visite du spectre les a tous terrifiés, elle n’a abouti à aucune révélation, personne ne sait pour quelle raison le spectre a ressurgi. Ils essaient de lui porter des coups, mais leurs armes passent à travers son corps fantomatique. Ils sont ensuite embarrassés d’avoir offensé cette autorité régalienne en l’attaquant. A l’approche de l’aube, le spectre sait qu’il ne peut subsister plus longtemps. Il se hâte de révéler à Hamlet comment il est mort dans un discours remarquable et sinistre, lui explique ce que l’on ressent quand on est assassiné: “sleeping within my orchard, upon my secure hour thy uncle stole with juice of cursesd heberon in avial…most horrible“.

Le spectre supplie Hamlet de venger son meurtre et d’empêcher que “son lit ne devienne un lieu de débauche et d’inceste”: “his bed to be made a couch for luxury and incest”. En quittant son fils, le Spectre le supplie de se rappeler de lui: dit “adieu, adieu, remember me(…) Remember me” [I, 1].

La représentation du Spectre

Que dit son apparition sur les croyances humaines?

-> D’où vient-il ?

-> Sa présence semble-t-elle irréelle?

-> Est-ce un goblin?

La pièce Hamlet a été jouée pour la première fois au Globe Theater au XVIIe s, il n’y avait pas de lumière artificielle à l’époque. Pour indiquer la présence du Spectre sur scène, une musique retentissait.

Le Fantôme dans le 1er acte

Son apparition soulève des questionnements existentiels: que se passe-t-il quand nous mourons ? Quelles obligations laissons-nous à nos descendants ?

Tout d’abord, certains termes sont utilisés par Shakespeare, dans un contexte de controverses religieuses et théologiques sur la notion du purgatoire. Les 3 termes suivants ne sont plus usités en anglais:

unhouseled“: vient de “housel”: l’Eucharistie, la communion. Il s’agit donc d’une personne qui n’a pas reçu l’Eucharistie.

aneled“: oint par le saint crême, par conséquent “unaneled” désigne ceux qui n’avaient pas le droit de recevoir le saint crême.

appointment“: désigne la confession et l’absolution prodiguées avant qu’une personne meure.

Le Spectre se plaint de ne pas avoir reçu les derniers rituels, qui lui auraient permis de mourir sans endurer de souffrances insoutenables au paradis. Il se situe ailleurs actuellement: “I am thy father’s spirit, doomed for a certain term to night and day walk ok the earth until the sins, the crimes, in his days of nature are burnt and purged away”. Il est au purgatoire, lieu situé entre les enfers et le paradis pour la plupart des âmes, celles n’ayant pas été assez pieuses tout au long de leur vie pour accéder directement au paradis.

La majorité des êtres humains avaient plusieurs péchés sur la conscience. Lorsqu’ils mouraient, ils devaient expier ces péchés en étant torturés dans la zone située entre les enfers et le paradis.

Nous pouvons imaginer que c’est pendant l’expiation que les spectres apparaissaient d’entre les vivants et les morts. Pendant une longue période, les personnes provenant d’Europe et d’Angleterre négociaient avec les morts au purgatoire en leur récitant des prières. Avant de mourir, les “chantries” (prières récitées par les prêtres pour les âmes des morts) allégeaient une partie du temps de purgatoire. 5000 années de tortures étaient nécessaires pour purger ses péchés; tandis que les “chantries” permettaient de raccourcir cette période à 1000 ans.

Une révolution culturelle s’opéra en Angleterre au milieu du XVIè s.: certaines croyances importantes du Catholicisme Romain furent déclarées illégales. L’une d’entre elles était la notion de purgatoire et les prières pour les morts. La relation entre les vivants et les morts a été repensée officiellement dans les doctrines du milieu XVIe s.

En 1549, “the Book of Common Prayers” recense les rituels écrits par des prêtres pour célébrer les mariages, les enterrements, ainsi que tous les autres sacrements que l’Eglise orchestrait. Lorsqu’une personne était enterrée, le prêtre jetait de la terre sur le cadavre dans le sol et il disait: “I commend thy soul to God the Father Almighty and thy body to the ground, earth to earth, ashes to ashes, dust to dust.”

Plus tard en 1552, “The Book of Common Prayers” fut réécrit à la suite de la mort de Queen Mary (catholique) et de l’accession au trône par King Edward, qui était quant à lui protestant.

“For as much as it has pleased Almighty God of his great mercy to take onto himself the soul of our dear brother- or dear sister, dear departed-we therefore commit his body to the ground, earth to earth, ashes to ashes, dust to dust.”

Il y a un changement remarquable entre la 1ere et la 2eme édition: le passage de “thy” à “his”. Nous ne parlons plus aux morts, nous n’avons plus de relation avec eux. Les morts sont désormais (bel et bien) morts, ils ne peuvent plus nous entendre, nous ne pouvons plus leur parler, ni les aider. Ils attendent le jugement dernier avec pour issues possibles soit la damnation ou la résurrection car il n’y a plus de purgatoire pour les âmes. Les autorités de l’Eglise protestante affirmaient que le purgatoire n’existait pas, était en quelque sorte une fraude, un racket de la part des autorités catholiques envers les fidèles. Ils disaient que les spectres n’existaient pas et que leurs “visites” d’outre tombe ne pouvaient guère avoir lieu. Les apparitions spectrales ne pouvaient être que des démons dont l’objectif était d’inciter les vivants à commettre des péchés.

Les indulgences permettaient quant à elles, de souffrir au purgatoire. A la fin du XVe- début du XVIe s, il était possible d’obtenir des indulgences en échange de donations, évitant ainsi au mourant des années, voire des décennies d’agonies au purgatoire. L’Eglise catholique à la fin du Moyen-Âge a mis en place un système élaboré afin de gouverner et contrôler les relations entre les vivants et les morts. Si les fidèles donnaient de l’argent aux institutions appropriées, telles que des chapelles, ils recevaient des indulgences en témoignage de leur charité. Une seconde de souffrances au purgatoire était un châtiment plus important que la pire souffrance que les fidèles pouvaient ressentir tout au long de leur vie…

Catholic Comics and Treasure Chest of Fun and Fact from the 1940s:

Pour les protestants, les indulgences constituaient des rites frauduleux, révélateurs d’un système entièrement corrompu. Lorsque cet ordre établi fut éradiqué par les autorités protestantes lors de la Reformation*, de nombreux fidèles se sont trouvés démunis en Angleterre car ils n’avaient plus de relation émotionnellement viable ni satisfaisante avec la mort.

En règle générale, lorsque les spectres apparaissaient dans les pièces de Shakespeare et de ses contemporains, on ne leur demandait pas d’où ils venaient. Dans Hamlet, cette question est posée directement. Shakespeare est né en 1564, lorsque le changement de paradigme religieux était déjà en vigueur. Cependant, ses parents sont nés lorsque l’Angleterre était une société catholique. Les sujets devaient s’accommoder de ce nouvel ordre établi qui leur a été imposé, mais en leur for intérieur, que pensaient-ils vraiment ? Qu’ont-ils transmis à leur fils William?

Le Spectre vient-il du purgatoire ou est-ce un démon provenant des enfers ? Hamlet devra décider ce qu’il en est… Cette question ne peut être prise à la légère car son destin ainsi que son âme dépendront de la réponse qu’il choisira.

En ce sens, aucun Spectre provenant du purgatoire n’aurait pu déclamer: “avenge my foul and unnatural murder‘ car la Bible se positionne explicitement contre les vengeances et les vendettas. De plus, “Remember me” (réitéré dans l’Acte I) était une expression consacrée par les spectres au purgatoire. Ils ne voulaient pas être oubliés: si les fidèles priaient pour eux, leur période de souffrance au purgatoire était réduit. Dans Hamlet, ce “Remember me” évoque le revanche que Hamlet doit accomplir de son vivant, pour son père. Elle détruira sa vie et celles des personnes autour de lui (Ophelia en tête).

A l’époque de Shakespeare, la mort est omniprésente. Il a survécu la peste à Stratford et l’espérance de vie se situait entre 40-50 ans. Dans ses oeuvres, la mort est le résultat des actions humaines. Ses personnages meurent assassinés, se font tuer lors de guerres. La mort survient de l’extérieur, naturellement, de manière ostensible, comme celle de Falstaff “the King hasth killed his heart“. A l’inverse, the “Bills of Mortality” à partir du XVIIè siècle recense (par ordre alphabétique !) les causes de mortalité des londoniens, qui surviennent en majorité de l’intérieur (maladies qui rongent le corps). Chez Shakespeare, les gens “ordinaires” meurent de maladies qui n’étaient pas bien comprises à l’époque, d’accidents qui ont une issue fatale; ces morts ne sont pas vaines et ne surviennent pas par hasard.

Un extrait des causes de mortalité à Londres à la fin du XVIè siècle:

La mort plane également dans les comédies. Par exemple, dans Twelfth Night, l’exhortation de la procréation est une volonté irrépressible de braver la mort. Les personnes sont conscientes qu’ils n’ont qu’un temps limité “The clock upbraids me with the waste of time”.

L’apogée, le “climax” de l’oeuvre intervient à la fin, lorsque Hamlet déclare “I am dead“, comme s’il était devenu un spectre à son tour, il prend la place de son père. Le soliloque “to be or not to be” est extrait de cette pièce. “To be” symboliserait la revanche sur la vie que Hamlet prendrait, pour son père, en assassinant son oncle le nouveau roi Claudius; tandis que “or not to be” serait abandonner le combat. L’impulsion, l’impulsion irrémédiable, venu de l’extérieur (son père) de tuer Claudius fait écho à un élan suicidaire, venu de l’intérieur, par la même occasion.

*Reformation: période au XVIe siècle pendant laquelle l’Eglise d’Angleterre abandonna les préceptes de la religion catholique et renonça à l’autorité du Pape.

Aucune IA n’a été utilisée pour la rédaction de cet article.

Mes sources:

Hamlet, Prince of Denmark – The New Cambridge Shakespeare 3rd edition

Future Learn Webinar about Hamlet- Digital certificate

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